
Dans nos entreprises, l’empathie n’est plus un supplément d’âme. Elle est devenue une compétence managériale à part entière. Les collaborateurs attendent de leurs managers plus d’écoute, plus de reconnaissance, plus d’humanité. Et à juste titre : un management empathique favorise la confiance, la coopération, l’engagement et la performance collective.
Mais derrière cette exigence légitime se cache un phénomène encore peu abordé dans le monde du management : la fatigue empathique des managers bienveillants.
Une fatigue paradoxale, qui n’est pas liée à un excès de dureté… mais à un excès de sensibilité mal régulée.
À l’heure de l’intelligence artificielle, des outils prédictifs et de l’automatisation des processus, une chose reste non substituable : la capacité humaine à comprendre, ressentir et appréhender l’autre dans toute sa complexité.
L’empathie permet au manager :
Les recherches récentes confirment que l’empathie du leader est positivement corrélée à la confiance, à la satisfaction au travail et à l’engagement des équipes (Does empathy make us less maximizers? Empirical proof against rational choice, Castro et al., 2024).
Dans un environnement instable et en transformation, l’empathie devient ainsi une véritable compétence stratégique. Pourtant, elle comporte une zone d’ombre souvent ignorée.
L’un des premiers leviers pour comprendre la fatigue empathique réside dans une distinction essentielle mais rarement enseignée en management : la différence entre empathie et sympathie.
Si cela semble subtil, l’impact est pourtant majeur.
Le manager empathique reste présent, connecté, lucide.
Le manager sympathique absorbe, intériorise et porte émotionnellement les difficultés de l’autre.
Et c’est précisément cette absorption émotionnelle répétée – propre à la sympathie et non à l’empathie – qui conduit à l’épuisement.
Les travaux de Zhang et al. (Self-Oriented Empathy and Compassion Fatigue: The Serial Mediation of Dispositional Mindfulness and Counselor’s Self-Efficac, 2021) montrent que l’“empathie orientée vers soi” (self-oriented empathy), proche de la sympathie, est significativement associée à la fatigue de compassion, tandis qu’une empathie plus régulée et orientée vers l’autre ne l’est pas nécessairement.
👉 Ce n’est donc pas l’empathie qui épuise le manager.
C’est la sympathie prolongée, inconsciente et non régulée.
La fatigue empathique a longtemps été étudiée dans les métiers du soin, de l’aide sociale et de l’accompagnement thérapeutique. Pourtant, le rôle du manager contemporain présente des similarités croissantes :
Lorsqu’un manager bienveillant :
il devient progressivement un réceptacle émotionnel pour son équipe.
Et ce rôle, tenu sur la durée, conduit à :
Un paradoxe douloureux apparaît alors : plus le manager est humain, plus il risque de se déshumaniser lui-même, s’il ne se protège pas.
La fatigue empathique ne nuit pas uniquement au manager.
Elle affecte également :
Un manager épuisé émotionnellement :
Et l’équipe, qui recherchait un soutien, se retrouve face à un leader fragilisé.
Ainsi, la bienveillance non régulée finit par affaiblir la performance qu’elle visait à renforcer.
La question n’est donc pas : Faut-il être empathique ou non ?
Mais bien : Comment développer une empathie durable, écologiquement saine pour le leader ?
Quelques principes fondamentaux émergent :
C’est une posture intérieure, un positionnement presque énergétique.
Les pratiques de pleine conscience ont montré leur efficacité pour diminuer la détresse empathique et renforcer la capacité de distanciation saine (Empathy and compassion, Singer & Klimecki, 2014).
Dans l’Aïkido, absorber l’énergie sans la diriger conduit à la chute.
S’opposer violemment conduit à la rupture.
La voie juste consiste à accueillir, orienter, transformer, sans perdre son centre.
Cette métaphore est puissante pour le manager empathique :
Être empathique ne signifie pas se laisser traverser et déstabiliser,
mais rester centré tout en restant connecté.
La fatigue empathique apparaît lorsque le centre est perdu, lorsque l’on quitte sa posture pour devenir un simple réceptacle émotionnel.
Le véritable leadership harmonieux consiste donc à :
La fatigue empathique des managers bienveillants n’est pas une fatalité : elle est un signal de transformation du leadership.
Elle invite les managers à passer :
Elle invite les organisations à comprendre que :
Et elle ouvre un nouveau chemin : celui d’un leadership plus sage, plus équilibré, plus aligné.
Un leadership qui ne choisit pas entre humanité et performance, mais qui apprend à les faire coexister dans l’harmonie.
Article inspiré de l’article suivant : La fatigue empathique ou l’épuisement des managers bienveillants
Par Thierry Huss-Braun, Dirigeant de GO4HUMAN
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