
Le manager bashing sur les réseaux sociaux (voir article : Le manager bashing bat son plein – TPE Mag) ne peut plus être analysé uniquement comme une critique maladroite du management ou comme une libération de la parole des salariés. Dans un nombre croissant de situations, il s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus préoccupante : l’usage conscient ou inconscient du harcèlement moral par certains collaborateurs pour déstabiliser leur manager, fragiliser sa légitimité et, dans certains cas, provoquer son éviction. Ce phénomène reste largement sous-analysé, non pas faute de données, mais parce qu’il contredit un récit dominant confortable : celui d’un manager forcément puissant et d’un collaborateur forcément victime.
Cette lecture morale du monde du travail est intellectuellement séduisante, mais sociologiquement fausse. Dans les organisations contemporaines, le manager, en particulier le manager intermédiaire, occupe une position paradoxale : responsable sans disposer d’un réel pouvoir stratégique, exposé sans être protégé, porteur des décisions d’en haut tout en absorbant les tensions d’en bas. Il devient un point de cristallisation idéal des frustrations collectives. Ce contexte crée un terrain favorable à des formes de violence organisationnelle ascendante, d’autant plus efficaces qu’elles sont difficiles à nommer et socialement peu reconnues.
Les travaux fondateurs de Heinz Leymann sur le harcèlement moral au travail ont pourtant établi depuis longtemps que le harcèlement ne se limite pas à une relation hiérarchique descendante. Il peut être horizontal, collectif, et aussi vertical ascendant. Dans ce dernier cas, un ou plusieurs collaborateurs adoptent des comportements répétés visant à affaiblir psychologiquement et symboliquement leur supérieur : remise en cause permanente de ses décisions, contestation de son autorité devant le groupe, mise en échec volontaire, propagation de récits négatifs, insinuations sur sa compétence ou son éthique. Pris isolément, ces actes paraissent anodins. Pris dans la durée, ils constituent un système.
Les réseaux sociaux et plateformes numériques amplifient massivement ce phénomène. Ils offrent un espace de narration unilatérale, émotionnelle et décontextualisée, dans lequel le manager n’a ni la possibilité ni souvent le droit de répondre. La logique de viralité favorise les récits simples, polarisés, moralement chargés. Le manager devient alors un personnage, parfois caricatural, réduit à une figure de domination ou d’incompétence, indépendamment de la complexité réelle de la situation de travail. Ce basculement est décisif : on ne critique plus des actes ou des décisions, on disqualifie une fonction et une personne.
Il serait naïf de croire que ces dynamiques sont toujours spontanées. Dans certains collectifs, le manager bashing devient un levier stratégique. Créer un climat de suspicion, multiplier les signaux faibles, alimenter des récits externes négatifs peut conduire l’organisation à conclure que le manager est « le problème », non parce qu’il l’est objectivement, mais parce que le coût réputationnel et relationnel de son maintien devient trop élevé. On assiste alors à une forme de harcèlement moral inversé, socialement invisible, mais organisationnellement destructeur.
Le point aveugle majeur réside dans l’incapacité collective à reconnaître que le pouvoir ne se situe plus uniquement dans la hiérarchie formelle. Il circule aujourd’hui dans les réseaux informels, les communautés numériques, les dynamiques d’opinion et les mécanismes de réputation. Un collaborateur isolé peut être vulnérable ; un collectif mobilisé, soutenu par une audience numérique, peut devenir extrêmement puissant. Refuser de voir cela revient à exposer les managers à une violence silencieuse, tout en affaiblissant durablement la fonction managériale.
Soutenir la fonction managériale ne signifie pas nier les dérives managériales réelles ni sanctuariser l’autorité. Cela signifie reconnaître que le management est une fonction de régulation fragile, prise entre des injonctions contradictoires, et qu’elle peut elle aussi être la cible de violences psychologiques. Tant que les organisations refuseront d’intégrer cette réalité, elles continueront à sacrifier des managers comme fusibles, à confondre bruit social et vérité organisationnelle, et à alimenter un cycle de défiance généralisée.
La vérité, moins confortable mais plus lucide, est la suivante : le manager bashing n’est pas seulement un symptôme de mauvais management. Il est aussi le révélateur d’une incapacité collective à penser la responsabilité, le conflit et le pouvoir autrement que sous l’angle simpliste du coupable et de la victime. Et ce déni a un coût : il fragilise ceux qui tiennent la structure au quotidien, tout en laissant intactes les causes profondes des dysfonctionnements organisationnels.
Par Thierry Huss-Braun, Dirigeant associé de GO4HUMAN
© 2025 – Tous droits réservés à GO4HUMAN
Votre panier est vide.